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‘Winter Scene’ – Bruce Crane, 1890 – Wikimedia

 

oui est un monde
& sur ce monde de 
 
oui vivent 
(délicatement repliés)
tous les mondes

~ E. E. Cummings

 

Vraiment, s‘abandonner semble être la chose la plus difficile à faire. Même dans nos moments les plus détendus, nous gardons inconsciemment le contrôle par le biais d’un effort subtil. Et cet effort se maintient tout au long de notre vie, et plus encore dans les moments de difficulté et de désespoir. Les conséquences de cette tension constante sont visibles dans tous les aspects de notre être, physiquement et psychologiquement où elles brillent de façon évidente, mais aussi dans notre vie intérieure et spirituelle où elles ont des effets encore plus dévastateurs, nous gardant à l’écart de toute compréhension ou réalisation profonde.

À chaque instant de notre vie, nous rencontrons au mieux une résistance subtile, voire inconsciente, aux propositions de notre expérience quotidienne. Disons-le simplement : nous nous plaignons. Nous nous plaignons, nous critiquons, nous jugeons, évaluons, regrettons, espérons, attendons, et tant d’autres gesticulations que nous superposons sur la réalité. Franchement, on a parfois l’impression qu’il y a un fou enfermé ici dans la chambre de l’existence. La réalité présente, ce qui se passe ici et maintenant, n’offre rien de moins, si on y regarde de plus près, qu’un déroulement calme et sans heurts. ‘Ce qui est’ coule majestueusement comme le fait une grande rivière, porte le silence de la présence, l’inéluctabilité de l’être tel qu’il se présente. Alors pourquoi les circonstances de la vie nous exposent-elles à une telle quantité de conflits et de résistance ? Comment tout cela est-il devenu une énigme aussi insoluble ?

Une conséquence encore plus subtile est engendrée par cette résistance à ’ce qui est’. Opposé comme nous le sommes à nous engager pleinement dans la réalité telle qu’elle se présente à nous, nous nous échappons au travers de ce qui semble être pour un temps une action plus noble que ce refus impitoyable de la vie : la quête ! La recherche de ce qui n’est pas ici, de ce qui n’est pas présent maintenant, pensant que c’est le remède ou la solution ultime à notre absence de paix intérieure. Nous voulons trouver un accomplissement, et nous sommes prêts à toutes les extrémités – grossière ou subtile – pour y parvenir. Nous ne nous rendons pas compte que notre noble quête n’est rien d’autre qu’une forme raffinée de résistance. Nous voici ramené encore à l’endroit où nous avons commencé : notre simple refus de la vie telle qu’elle est. Et n’oubliez pas que ce refus prend aussi la forme d’un attachement ou d’une préférence envers les ‘bonnes’ expériences. Ce ‘oui’ apparent n’est cependant pas un vrai ‘oui’, mais un ‘non’ déguisé.

Ce refus, ce ’non’ à notre expérience de vie prend la forme d’un ’moi’, d’une entité qui semble avoir le contrôle. C’est le facteur de résistance ou de recherche qui doit être abandonné. Mais méfiez-vous ici, car cet abandon ne doit en rien être une forme d’acceptation imposée ou forcée. Accepter positivement n’est rien d’autre qu’un subtil ‘faire’ et ce n’est pas ce dont nous avons besoin. Car cela trahit l’existence d’une personne qui accomplit, d’un ‘quelqu’un’ qui ‘accepte’ et qui s’oppose par conséquent à la chose même qui doit être totalement acceptée. La plupart de nos acceptations ne sont rien d’autre que des actes de résistance, de tolérance, ou de résignation. Elles ont le parfum d’un effort qui n’est en réalité rien d’autre que passivité. Le dictionnaire offre ici un synonyme significatif de ce genre d’acceptation : souffrir… La souffrance ! Or, l’abandon n’est jamais passif, au contraire ! Ses qualités sont une énergie et une créativité intenses. L’abandon est un acte qui n’a besoin d’aucun acteur pour sa réalisation. Il est libre.

Alors pourquoi nous accrochons-nous avec tant de véhémence à chaque expérience de vie ? Pourquoi avons-nous l’impression de devoir nous impliquer dans chaque forme qui passe ? Quel fardeau intolérable ! Ces pensées, ces sentiments, ces images, ces souvenirs, ces événements que nous essayons de gérer, de coordonner, de comprendre, d’organiser de telle manière qu’ils correspondent à l’image que nous avons de nous-mêmes, à l’idée que nous entretenons de notre propre personne, de comment et de ce que nous devrions être. Ne pourrions-nous pas nous libérer de cette charge ingérable, la déposer enfin, une seule fois, et goûter à la légèreté et à la liberté qui apparaissent quand nous ne lions pas notre vie à nous-mêmes, quand nous abandonnons tout cela ? Ne devrions-nous laisser toute chose aller, vivre, et être selon ses propres lois et raison d’être, jusqu’à ce qu’il ne reste que la pure joie et la simplicité de vivre ?

Je pense que le véritable abandon est comme une ‘vision’ sans les couches d’abstraction et de conditionnement. S‘abandonner, c’est voir les choses – n’importe quoi – pour ce qu’elles sont. Et cette vision a un effet libérateur. Car voir, c’est tout simplement être ; voir ne demande aucun effort, car l’effort n’est en réalité que la projection de l’entité séparée, et donc une contre-vérité. Pour voir, il ne faut pas avoir de goûts ou d’aversions, car ce sont là encore des projections. La vision ne requiert aucune idée ou opinion quant à la solution à apporter. Car cela est la source et la cause même de notre recherche et de notre résistance, de notre mouvement vers le bonheur. Une projection est ici à l’œuvre, et avec elle se dégage un sentiment subtil d’être séparé, à distance. La recherche et la résistance sont toujours les expressions d’une tension, d’un refus, et elles se déplacent constamment vers un objet désiré. Ce mouvement doit cesser pour que quelque chose de nouveau puisse fleurir. C’est cela, le véritable abandon.

 

Grey Morning’ – Bruce Crane, 1923 – Wikimedia

Le repos parfait est de se libérer de tout mouvement.”
~ Maître Eckhart

 

Nous avons vu que toute action qui naît du sentiment d’être un ‘moi’ séparé est de nature passive. La passivité de l’ego est due à sa réticence à explorer sa vraie nature et réalité. Mais cette attitude le pousse paradoxalement à un niveau d’activité intense afin de gérer toutes ses contradictions et de faire tenir artificiellement tous ses mensonges. Ceux-ci s’agencent en couches inexplorées successives qui constituent le ‘corps’ du moi séparé. Il ne s’agit donc pas d’une véritable passivité. L’ego devrait vraiment être l’entité la plus paresseuse qui soit, et se tenir tranquille. Cette passivité absolue, cette immobilité, est le point où il lui est possible de contempler sa nature fabriquée et illusoire, et de la voir s’écrouler comme un château de sable éphémère, afin de révéler ce qui la soutenait tout ce temps – mais qui était invisible à cause de son activité et agitation frénétiques – à savoir la conscience elle-même.

Le véritable abandon s’accompagne donc de la passivité absolue de celui qui se sent séparé, de la ‘personne’. Cette absence totale de mouvement de la part de l’entité supposée est ce qui met en mouvement l’acte même d’abandon, et est la véritable pauvreté à laquelle Maître Eckhart faisait référence dans ses écrits. Dans cette immobilité, on peut voir que la petite voix qui s’agite dans le crâne et se prend pour une véritable entité, est en fait très fugitive. Son existence est redondante. Dans cette immobilité, il est évident que notre soi — la conscience — est en fait un espace qui est déjà pleinement dans l’abandon. Nous sommes déjà conscients de notre identité éternelle, mais nous avons affaiblis cette prise de conscience par l’apparition de l’entité illusoire qui revendique, réclame, se défend, résiste et cherche, et qui n’existe pas.

L’abandon est le résultat de l’immobilité. Mais c’est une immobilité dévastatrice. Car l’abandon est une absence, une chute libre. Il est sans attaches, sans sécurité. Ce n’est pas un acte emprunt d’intelligence. Il n’y a rien d’astucieux ici. C’est un acte en pleine vue. Car s’abandonner à la vie n’a besoin d’aucune connaissance. Mais il faut une chose cependant : la compréhension ultime de la nature rusée et illusoire de l’ego, et la réalisation instantanée que notre intérêt et notre sécurité les plus profonds résident dans la vie elle-même, dans la présence ou la conscience spacieuse que nous sommes, qui n’est rien d’autre que la volonté de Dieu à son niveau le plus riche et le plus profond. La véritable acceptation n’est pas un ‘faire’. C’est l’état naturel lorsque toute résistance est abandonnée. Il n’y a aucun effort dans l’être, dans la reconnaissance de notre vraie nature. C’est un lâcher prise, quelque chose d’évident, de naturel, de facile, comme une ouverture. On se laisse aller à cette reconnaissance, on rentre ‘à la maison’. Il y a un relâchement de la tension. C’est un repos.

Nous avons vu qu’il existe un pouvoir de libération à voir les choses telles qu’elles sont réellement. Voir l’obscurité en nous dévoile la lumière qui la soutient. Voir vraiment la violence en nous est la fin de la violence. Voir qu’il n’y a aucune entité à l’intérieur du crâne nous libère du fardeau que c’est que de vivre avec et en tant que cette entité et nous montre notre véritable identité en tant que conscience. Car en fait, strictement parlant, il n’existe rien de tel que l’abandon car tout est en fait déjà ‘abandonné’, déjà autorisé, dans l’espace de notre propre être. Et l’être ne conteste rien. Il ‘est’ tout simplement. Ce n’est que l’apparition – on pourrait dire le surgissement – d’une pensée qui se nomme arrogamment ‘moi’ qui empêche que cela puisse être vu et puisse agir dans notre vie.

 

‘The Fall Season’ – Bruce Crane – Wikimedia

C’est la vérité qui libère, pas votre effort pour être libre.”
~ J. Krishnamurti

 

Donc nous voilà maintenant en possession d’une carte, mais c’est une autre chose que d’explorer le territoire. Car comment cette proposition ou cette opportunité d’un véritable abandon peut-elle être mise en œuvre dans notre vie ? Sommes-nous ici ramenés à la problématique de l’effort ? Est-ce une pratique ? Ou devons-nous simplement nous tenir prêts et attendre un moment de grâce ? Je pense qu’il est clair à présent que rien de la part de l’ego ne peut être entrepris. Tout est dans le pouvoir de la conscience, de cet espace que nous sommes et dans lequel existe déjà le lâcher prise. Nous devons donc lui rendre visite tout le temps, nous permettre de nous en imprégner, rejoindre à maintes reprises notre nouvelle identité, jusqu’à ce que notre propre château de sable — le moi séparé — n’ait plus le courage et les moyens de se maintenir. Il abandonne et s’abandonne !

Cet espace de lâcher prise a un effet purificateur. Il nous purifie de toutes nos fausses croyances et identités, qui sont un obstacle à notre vraie nature, à la paix et au bonheur. Nous pourrions dire que la quantité de présence ou de lumière en nous est proportionnelle à la conscience que nous avons de tout ce qui est séparé en nous, à la quantité d’obscurité que nous sommes prêts à dévoiler, et au courage que nous avons d’affronter les parties les plus cachées et les plus enfouies en nous-même. Ce courage n’a rien de dur ni de sévère, car il s’agit de la l’abandon simple mais efficace de toutes les parties en un tout. Et ce ‘tout’, c’est ce que nous sommes déjà et ce que nous avons toujours été. Alors venons enfin nous reposer dans ses bras ! Comme je l’ai vu écrit un jour sur les murs d’une église à Londres : “Sous ses bras éternels est une retraite“.

 

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Texte de Alain Joly

Peintures de Robert Bruce Crane (1857-1937)

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Le Dieu d’éternité est un refuge, Et sous ses bras éternels est une retraite.” est un passage du Deutéronome, 33:27

Bibliographie:
– ‘Oeuvres de Maître Eckhart : Sermons-traités’ – de Maître Eckhart – (Gallimard)
– ‘La Première et Dernière Liberté’ – de J. krishnamurti – (Le Livre de Poche)

Sites internet:
Maître Eckhart (Wikipedia)
J. Krishnamurti (Wikipedia)
E. E. Cummings (Wikipedia)
Robert Bruce Crane (Wikipedia)

 

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