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J. M. W. Turner, The Morning after the Deluge.
Photograph: [Public Domain] WikiArt
Un jour en prenant mon petit-déjeuner, regardant distraitement par la fenêtre, mon regard se posa sur la cour en bas, où une fine couche de neige avait recouvert les pelouses. Je fus attiré par le comportement étrange de deux pies. L’une était en quelque sorte en train de grimper à un arbre, branche après branche, jusqu’à ce qu’elle atteigne un endroit où la construction d’un nid avait débuté. Elle n’atteignait pas ce point en volant, d’un seul élan, et je me demandai pourquoi. L’autre pie était tranquillement assise sur un hangar à vélos, regardant son amie avec attention, mais paraissant quelque peu désintéressée. J’observai cette petite danse pendant un moment, mais je vis quelque chose de plus intéressant encore.

Sur la pelouse gisait une grosse boule de neige, probablement un bonhomme de neige inachevé ou quelque chose du genre. Elle avait été roulée là par les bras de quelques enfants espiègles et avait pris la forme de cette grande boule géante, un peu sale, posée curieusement au milieu de la cour. L’objet était massif, solide, et pourtant, il avait une présence étrange et éthérée qui m’attirait. Il semblait qu’il était absent, pas vraiment là, malgré sa taille et sa solidité. Mon esprit erra pendant un moment, trouvant que la boule de neige était une analogie parfaite de l’esprit humain, cette ‘chose’ que nous supposons être la personne, l’auteur, ce ‘quelqu’un’ dans notre tête qui dirige tout et au nom de qui toutes les actions sont entreprises.

Ce ‘moi’ aussi a été traîné sur les pelouses de l’expérience, poussé et assemblé par les bras de nombreux événements. Peut-être une simple pensée qui, roulée au fil des ans par les mains de la peur, de la douleur, de la honte, de la culpabilité, a acquis une présence et une solidité semblables à la grosse boule de neige : imparfait, blessé, avec des salissures, exactement comme m’apparaît cette grosse boule plus bas sur la pelouse. Et avec, aussi, cette même présence étrange, quelque peu distante et fantomatique. Quelle est la réalité de ce ‘moi’, de cette personne que je suppose avoir une existence comparable à une chose ? Que j’ai assimilé à mon corps ? Et que, dans certains moments privilégiés et ineffables, j’ai également ressenti comme étant absent. Ne dit-on pas parfois, en admirant quelque chose de beau, comme un paysage, que je me suis oublié l’espace d’un instant ?

La boule de neige est faite de choses aussi peu substantielles que l’eau, les flocons de neige, et elle fondra finalement, sa taille se réduisant peu à peu lorsqu’elle sera exposée à la chaleur du soleil, jusqu’à disparaître complètement au point de n’avoir jamais existé. Pouvons-nous faire cela ? Pouvons-nous encore et encore nous exposer au soleil de la conscience jusqu’à ce que tout ce qui nous constitue apparemment, et que, au plus profond, nous présumons n’être que des pensées, des sentiments, des sensations, se réduise lentement en taille et en solidité, jusqu’à ce que cela disparaisse un jour complètement ? Si oui, comment pouvons-nous nous dégager des sensations, des pensées, des sentiments, et le faire aussi naturellement que le font les minuscules flocons de neige quand ils disparaissent lentement dans le néant – de l’eau s’écoulant dans le sol et se transformant, devenant pelouse, champignons, feuilles sur l’arbre où les deux pies ont leur maison, ou d’autres flocons de neige prêts à être recueillis par les enfants.

Mais pour que le soleil apparaisse, il faut repousser les nuages ​​des pensées, des sentiments, des sensations. Le vent a son rôle ici. Et quel vent, quel zéphyr est assez puissant pour défaire des pensées qui se sont agglutinées depuis des années, au point de former une nouvelle pensée plus grande appelée ‘moi’, ma personne ? Son nom est l’observation… Ce regard qui se tient derrière le faire, la pensée, le sentiment. Je me souvins de la deuxième pie qui ne faisait que regarder pendant que le travail était fait par son amie. Mais ce n’est pas qu’il y a un vent qui pousse les nuages ​​afin que que le soleil apparaisse et fasse son travail. Non, ce n’est pas tout à fait comme ça. Le soleil lui-même est le vent. La conscience elle-même est l’observation. Et dans cette observation sans observateur, toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les sensations, qui furent autrefois considérés comme l’entité elle-même – ou formaient les nuages, le voile lui-même – se fondent et se dissolvent dans la conscience pure, laissant la personne éveillée, désengagée, libérée.

Donc, résumons tout cela. Tout comme la pie du hangar à bicyclette regarde le travail effectué par son amie, le soleil de la conscience chauffe la boule de neige des pensées, des sentiments et des sensations, qui se considère comme une entité réelle et séparée, afin que ceux-ci puissent être fondus, perdant ainsi leur apparente solidité pour un soi libre, actif et énergisé, qui s’engage dans la vie de la même manière que l’eau s’engage dans le sol pour donner aux nutriments de l’amour, de la beauté et du bonheur une chance de grandir.

 

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Texte de Alain Joly

Peinture de J. M. W. Turner (1775 – 1851)

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Site internet :
J. M. W. Turner (Wikipedia)

Suggestion :
Promenade parisienne

 

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