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Demeurez en vous-même comme en une île, 
soyez à vous-même votre propre refuge. 
Faites de la vérité votre île, votre refuge. 
Ne cherchez pas de refuge en dehors de vous-même
.”
~ Buddha Shakyamuni

 

Elle savait. Cette chose, si dense, si légère, qui me prit dans ses bras, qui m’invita à une danse avec l’éternité, l’infini, n’entendait pas me laisser seul, sans surveillance. Deux jours à peine après avoir rencontré ce mystère, après avoir plongé dans ce bain d’amour et de beauté, un chemin me fut montré. Je crois que c’est inévitable quand il y a une ouverture. Dans une flambée de synchronicité, une amie se matérialisa et me remit une copie du magazine Newsweek où il y avait un article sur un enseignant spirituel qui venait de mourir il y a quelques semaines. Je fus immédiatement attiré par lui. Ce fut le début d’un voyage de dix ans dans les arcanes de son enseignement. Je n’étais pourtant pas le meilleur des amis, ni le plus fidèle. Juste quelques semaines auparavant, parmi les temples de Khajuraho, j’expliquais à une femme gourou d’Allemagne qui m’avait invité à ses réunions, à quel point j’étais peu enclin envers l’autorité spirituelle, combien il était important de découvrir par moi-même, de ne pas être influencé dans ce domaine. Mon nouvel enseignant spirituel n’était pas le plus tendre envers la figure du gourou non plus, mais il fut néanmoins mon premier guide et conseiller sur le chemin de la compréhension. “Lorsque l’élève est prêt, l’enseignant apparaît“, dit-on traditionnellement.

Sans aucun doute, l’Inde s’est donnée comme aucun autre à la figure de l’enseignant spirituel, l’a peut-être inventé, lui a sûrement donné son nom le plus célèbre : ‘guru’. Même les anciens canons de la vérité non-duelle en Inde, les Upanishad, témoignent de cette primauté. Dans les mots de Eknath Easwaran: “Qu’est-ce qu’un Upanishad? Etymologiquement, le mot suggère ‘assis près de’ : c’est-à-dire aux pieds d’un maître illuminé dans une session intime d’instruction spirituelle.” L’étymologie acceptée du mot ‘guru’ désigne un poids, quelque chose ‘lourd’ de connaissance spirituelle. L’un de ces anciens Upanishad va plus loin et établit, de manière éloquente, la suprématie du gourou :

 

Seul un tel précepteur,
dévoué à ses propres maîtres
et vrai serviteur du Seigneur
mérite le nom de Guru.

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Dakshinamurti

Mais Gu c’est les ténèbres,
et Ru c’est la lumière
qui les repousse et les disperse,
ainsi le guru vainc-t-il l’ignorance !

Le maître est le Brahman.
Il est le Chemin qui y mène.
Il est le Savoir essentiel
et le Refuge inviolable.

Le maître est la Carrière,
il est l’enjeu suprême;
lui seul enseigne l’Absolu
et pour cela domine tout !

~ Advayataraka Upanishad, [Versets 15 à 18]

 

Faisons donc confiance à l’Inde, accordons un peu de crédit à la source de sa sagesse immémoriale. Elle ne peut être stupide. Elle a de bonnes raisons d’apporter une telle avalanche de superlatifs à ce qui semble n’être qu’une personne, une simple entité physique. Certaines subtilités ont dû être oubliées ou négligées. Recherchons-les. Comment se fait-il que ce pays, cette culture, a donné autant d’importance, d’amour et de dévotion à ses maîtres spirituels ? Il y a une jolie histoire provenant des Puranas qui insiste à sa manière sur cette prédominance, utilisant la figure tutélaire des parents : “Shiva, le dieu suprême et sa femme Parvati étaient assis sur le Mont Kailash avec leurs deux enfants, Ganesha, le dieu éléphant et Kartikeya, le seigneur de la guerre. Le sage Narada se présenta et leur fit don du fruit de la connaissance. Shiva dit à ses deux enfants : ‘Il sera pour celui qui reviendra le premier après avoir parcouru les trois royaumes’. Sans attendre, Kartikeya enfourcha son paon et partit à leur recherche autour du monde, tandis que Ganesha fit simplement le tour de ses parent, gagnant par conséquent le fruit”.

Quel est le rôle d’un maître spirituel ? En Inde, l’accent est mis sur ce qu’on appelle le ‘darshan’, qui signifie ‘voir’, la ‘vision’, ou en d’autres termes le fait d’être en contact visuel direct avec un être éveillé. Mais c’est plus une question de présence, d’être ‘en présence de’, et de ressentir la Présence. Nous sommes désireux d’écouter, de suivre une ligne de raisonnement, de comprendre, mais surtout de ressentir. Ressentir quelque chose que nous n’avons jamais ressenti auparavant et qui nous soulagerait de toute la peine de notre vie. C’est notre attente suprême quand nous rencontrons un maître spirituel. Nous voulons ‘voir’ quelque chose, être soulagés du fardeau d’être quelqu’un. Nous voulons nous rappeler de quelque chose d‘enfoui, d’oublié, et que l’enseignant révélerait, à travers ses mots, son être, sa présence, son silence. “Quel est le rôle d’une fleur ?” demandait parfois Krishnamurti. Nous sommes attirés par elle, pour goûter à sa beauté, à son parfum. Dans cette invitation, dans la présence simple et sans prétention de cette fleur, nous n’obtenons rien, nous nous perdons plutôt, sentons notre propre absence l’espace d’une seconde, nous baignons dans la beauté et l’amour qui sont au coeur de toute expérience, et goûtons à une paix simple et insondable. Même pour une fraction de seconde, ce festin d’éternité laissera une trace indélébile en nous. C’est cela, la ‘vision’, le véritable ‘darshan’. Dans les mots si précis de Jean Klein : “[Le rôle du ‘gourou humain’ est] d’aider le passage du Soi qui se cherche lui-même afin qu’il se trouve.”

De nombreuses personnes ont peur des maîtres spirituels, et le mot ‘gourou’ est chargé de tant de connotations négatives. Soumis de toute part à la dureté du monde extérieur, la plupart des gens ne désirent pas confier ce qu’ils considèrent être leur noyau le plus intérieur, leur être intime et privé, à une autorité qu’elle qu’elle soit. Ils ne sont pas prêts à abandonner cette liberté qu’ils possèdent, ressentent et chérissent en eux-mêmes. À juste titre. Celle-ci, au fond, n’est rien moins que la reconnaissance du caractère sacré du Soi. Cela, nous ne le cédons à personne et ne le ferons jamais. Nous ne pouvons pas. Les maître authentiques ne nous prendront rien. Au contraire, ils sont là pour développer en nous ce précieux sentiment d’être, et nous montrer que c’est ce que nous sommes, non seulement au plus profond de nous-mêmes, dissimulé dans une opinion ou une croyance dans laquelle nous prenons refuge ou que nous défendons avec ferveur, mais comme la totalité de l’expérience. La raison pour laquelle certaines personnes ont peur des gourous est la même raison pour laquelle d’autres se donnent à leur présence. En d’autres termes, ils aiment tous deux le sentiment ‘je suis’.

Maintenant vient la question de comment choisir, ou trouver le bon maître spirituel. Rappelez-vous : “Lorsque l’élève est prêt, l’enseignant apparaît.” Mais cela ne signifie pas être prêt dans le temps, à la fin d’un long processus. Ce peut être vrai au terme de seulement quelques secondes de présence. C’est plus que suffisant pour cette chose dont l’être même est drapé d’éternité. Dans ce moment intemporel, la présence rassemble les conditions pour que le gourou apparaisse, non pas comme une personne que vous choisissez selon vos goûts, mais comme l’énergie même, l’ouverture même, le Soi le plus intime. Jean Klein le formule très clairement : “C’est seulement une attente alerte sans rien attendre qui vous mène à l’ouverture. Le gourou est l’ouverture. Donc, quiconque part à sa recherche ne peut jamais le trouver, parce qu’il n’est pas objectif, et ne peut être cherché. Tant que vous cherchez, vous n’êtes pas ouvert, et à moins que vous ne soyez totalement ouvert, il ne peut vous trouver.”

Un enseignant spirituel n’est pas nécessairement un être humain. Jacques Vigne nous rappelle : “La tradition indienne [n’est pas] rigidement attachée à la présence d’un gourou en chair et en os comme seule source d’enseignement. Dattatreya est célèbre pour avoir reçu l’enseignement de vingt-quatre gourous, y compris l’abeille, le corbeau, l’océan, la prostituée et la tisseuse de vêtements. Une des premières expressions de l’ouverture d’esprit indienne dans son accueil des enseignements de différentes origines est ce verset du Rig-Veda : ‘Puissent de nobles pensées nous venir de toutes les directions.’” Un maître spirituel n’est rien de plus qu’une expression de la vérité. Cela signifie qu’en fin de compte, il n’y a pas d’enseignant, seulement l’enseignement. Et chaque chose enseigne. La présence est le seul enseignement, et le vrai gourou est un serviteur de la présence. Vous pouvez aimer un maître particulier parce qu’il a belle allure, que ses explications sont précises et impressionnantes, mais à la fin vous le choisirez pour l’amour que vous ressentez en sa présence. L’amour est l’expression même de la présence, et la colonne vertébrale de l’enseignant. Puisque le vrai gourou est le Soi, à la fin, c’est toujours, et dans tous les cas, ce maître intérieur qui vous conduira à la présence.

 

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Varada Mudra (geste du don) / Alain Joly

Le gourou est un aide permettant au disciple de se remémorer sa vraie nature.
Il est comme le ministre du roi qui retrouve la trace du prince
qui avait été enlevé tout enfant par les habitants de la forêt.
Pour ne pas l’effrayer, il commence à aller lui rendre visite dans la forêt elle-même,
puis l’invite de temps à autre au palais,
puis l’embauche comme aide dans les cuisines,
puis comme valet de chambre du roi,
jusqu’au moment où le roi lui-même lui révélera sa véritable nature de prince
.”
~ Jacques Vigne

 

Que se passe-t-il exactement entre un maître et son élève ? Comment cela devient-il ‘enseignement’ ? Et comment cela se révèle-t-il si efficace ? Comme le dit Rupert Spira, l’attitude est déterminante : “Le maître ne veut absolument rien, ni pour l’élève ni de lui. Il n’a aucun dessein sur lui. Celui que l’on appelle maître voit celui que l’on appelle élève comme étant lui-même, c’est-à-dire la Présence. Dans mon expérience, c’est principalement cette attitude qui est l’agent le plus efficace dans l’apparente relation entre le maître et l’élève.” Et c’est, en effet, efficace. Beaucoup de gens se sentent exaltés en présence de leur maître, au contact de cette assemblée si particulière et si profonde appelée ‘satsang‘. L’étymologie du mot sanskrit ‘satsang’ nous enseigne quelque chose de significatif. Sa définition habituelle est la ‘compagnie de la vérité’ et, par extension, la ‘compagnie des sages’. Mais une autre définition : ‘association avec des hommes bons’, avait les faveurs de Krishnamurti. Il disait, à propos de cette étymologie qui met la primauté de l’amour sur la sagesse : “En étant bon, vous êtes sage. Non pas, en étant sage, vous êtes bon.” Rien de hiérarchique n’est suggéré. Nous sommes ensemble. Nous respirons le même air de la présence. L’amour est premier, et il imprègne tout le monde. L’amitié semble être le mot qui décrit le mieux la nature de cette ‘assemblée’, comme le suggère Rupert Spira : “Parfois, l’enseignement intervient sur le seul mode de l’amitié. Nul besoin de discours ou d’explications, ou peu ; il y a juste le fait d’être ensemble. De cette manière, l’aisance et la liberté du maître nous gagnent, pour ainsi dire, et nous les attrapons comme quelqu’un attrape un rhume, par contamination ! Cependant, ce n’est pas l’aisance et la liberté d’une personne qui nous imprègnent mais plutôt celles qui sont inhérentes à notre véritable nature et dans lesquelles se sont complètement dissous le corps et le mental du maître dans sa forme humaine.

Il est souvent surprenant de voir à quel point ce simple acte d’être en présence d’un maître spirituel est puissant. Tout semble résonner de manière plus profonde : la compréhension, l’amour, la conception du temps, l’aisance envers les autres. La saveur de la vérité est tangible, et vous semblez être, pour un temps, la meilleure version de vous-même. Tout cela vous laisse une impression qui peut durer des jours ou des semaines. Et ceci n’est pas donné par le seul contenu de l’enseignement, ni par les mots, la compréhension intellectuelle. Cette présence semble vous imprégner, ainsi que tout le monde, simplement par le fait de participer à des activités et de s’engager dans des relations. C’est le lieu où vous pouvez interpréter et exprimer les qualités inhérentes à la présence qui, selon les mots de Rupert Spira, sont “le plaisir, l’enthousiasme, la créativité, l’amitié et l’humour”. En conséquence, on peut ressentir beaucoup d’amour et de dévotion envers le maître spirituel, ce qui est très bien tant que cela reste l’expression naturelle, ou la conséquence, d’un approfondissement de la présence, tant que cela reste une célébration dans laquelle vous, en tant que personne ou entité séparée, ne prenez aucune part. Méfiez-vous du piège de l’objectivation de l’enseignant par une dévotion excessive, en pensant qu’il ou elle vous apportera la satisfaction dont vous avez besoin. Rupert Spira est très clair: “Le but d’un enseignant est de nous libérer de la dépendance à l’égard des objets ou des personnes pour la paix et le bonheur… Comment pensez-vous que la dévotion à une personne puisse vous libérer de la dépendance à l’égard objets pour le bonheur ?… Un véritable maître prendra votre dévotion et doucement, mais rapidement et efficacement, la tournera et la redirigera vers sa source.”

 

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J. M. W. Turner / Pinterest

Le cœur languit d’être ouvert. 
Quand un cœur rencontre un cœur ouvert

quand une allumette s’approche d’une allumette allumée, 
elle se réjouit dans l’unité, dans la flamme; 
il n’y a plus d’allumette. 
Cela s’appelle la transmission. 
Mais il n’y a rien qui soit transmis. 
Personne ne transmet, personne ne reçoit; 
il y a transmission de cœur à cœur. 
Il n’y a qu’un cœur
.”
~ Éric Baret

 

Il est une autre chose qu’il nous faut bien comprendre, c’est que le véritable maître nous laissera tomber.  Cela signifie que toutes nos espérances, nos projections, qui proviennent de l’entité séparée qui veut obtenir quelque chose pour elle-même, devront finalement être abolies. Pour continuer sur ce chemin sans chemin, toutes nos attentes – qui sont en fait souvent ce que nous prenons pour être nous -, même les plus subtiles, devront être repoussées par le maître. Nous serons déçu. Nous allons devoir tout livrer au gourou. Tout ce qu’il y a d’objectif dans notre recherche devra être abandonné pour que nous soyons élevé. Même le désir d’être élevé. Alors, peut-être, comme le phénix, nous renaîtrons de la cendre de tout ce qui est faux en nous, ou plutôt de tout ce qui n’est pas vrai, tout ce qui n’est pas la vérité elle-même.

Décrire la vérité est toujours un compromis. C’est le paradoxe ultime de l’enseignant. La vérité ne peut pas être enseignée, du moins pas directement. C’est pourquoi Ramana Maharishi adisait que “le silence est la meilleure et la plus puissante initiation qui soit“. C’est pourquoi Krishnamurti racontait l’histoire de ce gourou, entouré de ses disciples, qui était sur le point de parler un matin lorsqu’un petit oiseau arriva, s’assit sur le rebord de la fenêtre et se mit à chanter. L’enseignant resta silencieux pendant tout ce temps et, quand l’oiseau s’envola après dix minutes, reprit la réunion en disant que le sermon d’aujourd’hui était terminé. Enseigner la vérité, c’est utiliser des mots duels pour décrire la non-dualité, prononcer des mots liés au temps pour nous faire apprécier l’éternité, accepter des mots conceptuels pour dire quelque chose qui est plus simple, plus léger que l’air. C’est comme si pour transmettre le silence, il fallait utiliser le bruit. Mais cette faille est belle et significative. Cela signifie que vous devez marcher seul sur le chemin. La vérité ne peut jamais être donnée, elle ne vient que par la compréhension empirique. Cela seul devrait nous empêcher de placer le gourou sur un piédestal, ou de le désigner comme une autorité que l’on doit suivre ou qu’il faut croire.

 

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Texte de Alain Joly 

Peinture de Sanjay Lokhande

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Invités sur cette page :
– Buddha Shakyamuni
– Eknath Easwaran
– J. Krishnamurti 
– Jean Klein 
– Jacques Vigne
– Rupert Spira
– Éric Baret
– Ramana Maharishi

Bibliographie :
– ‘Présence’ – de Rupert Spira (Traduction de Linda Arzouni) – Éditions Accarias L’Originel
– ‘Être : Approches de la non-dualité’ – de Jean Klein – (Éditions Almora)
– ‘Le maître et le thérapeute’ – de Dr Jacques Vigne – (Les Editions du Relié)
– ‘Le seul désir : Dans la nudité des tantra’ – de Éric Baret – ( Éditions Almora)

Sites Internet:
Gautama Buddha (Wikipedia)
J. Krishnamurti
Jean Klein (Wikipedia)
Rupert Spira (Wikipedia)
Ramana Maharshi (Wikipedia)
Jacques Vigne
Éric Baret

 

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